La confession de Rita de Muselène Carilus

Je n’avais vraiment pas d’autre choix que d’aller m’installer chez ma sœur après la mort tragique de mon concubin Hénoch, le 12 janvier 2010. Je dépendais totalement de lui. Tout ce qu’il m’autorisait à faire c’était de m’occuper d’Henry (notre  fils qui a maintenant 6 ans)  et  de la maison. Fou amoureux et possessif, Hénoch jugeait que c’était à lui de prendre soin de sa famille…Désespérée, parfois je me disais pourquoi Hénoch ? Pourquoi pas moi à sa place ? Au moins mon fils aurait le mode de vie et l’éducation qu’il voulait tant pour lui.

En janvier 2012, deux ans après la mort d’Hénoch, face aux traitements humiliants que je recevais chez ma sœur Liliane, je me suis résolue à entreprendre une initiative. Elle n’était pas loyale, mais comme dit le vieux proverbe créole « Baton ki nan men w se ak li ou pare kou (le bâton que tu possèdes, tu l’utilises pour t’épargner des coups) ». J’ai commencé à vendre  mon service à Alkiki bar qui offre un double menu à ses clients. Moi, comme beaucoup d’autres femmes de mon âge, travaillions la nuit. Dépendamment du nombre de clients reçus, je gagnais en moyenne 250 gourdes (monnaie haïtienne)  par nuit. Si par chance, je suis tombée sur un généreux, il m’arrivait de rentrer à la maison avec 500 gourdes une nuit. Mais c’est un cas très rare. Quoi qu’il en soit, je ne peux pas me plaindre aujourd’hui de mon métier, car il m’avait permis de participer au frais de la maison et de répondre au besoin d’Henry. Ah oui ! J’avais un autre traitement depuis. « Tata », ce surnom qu’on avait oublié était redevenu un refrain et Henry était désormais traité comme un prince. Personne ne soupçonnait quel genre de travail je faisais. Est-ce qu’on avait envie de le  savoir ?  

Un jeudi soir,  ma patronne m’a proposé d’aller donner un service à domicile à un client. J’étais vraiment surprise, car depuis les 4 années que je travaillais au bar, c’est pour la première fois qu’on me faisait une telle proposition.

-Ce n’est pas un habitué de la maison. Il requiert la plus grande discrétion. Il t’attend au volant de la voiture bleue que tu regardes en face du bar. Je sais que tu représenteras bien Alkiki bar d’où la raison de mon choix.

-Oui marraine, répondis-je.

C’est ainsi que toutes les filles l’appelaient. C’est elle qui mène  les rênes d’Alkiki…Que pouvais-je faire ? On m’avait prévenu dès mon arrivée qu’il y aurait  des déplacements par moment et même des services hors de la ville de Port-au-Prince. Et j’étais d’accord sur le principe. Bien que je redoutais un peu l’aventure, arrivée dans la voiture l’homme que j’ai vu a eu un effet sur moi. Je n’avais jamais ressenti cela pour aucun autre homme depuis la mort d’Hénoch. D’ailleurs, les centaines que je fréquentais après son départ c’était mes bourreaux. Ces derniers me tapaient très fort et me traitaient de pute, salope, cochonne…Ils n’ont jamais pris le temps de regarder mon visage et moi non plus d’ailleurs ! Sinon j’allais avoir du dégout et cela risquerait de  provoquer un départ anticipé.

Une fois montée dans sa voiture il démarra et m’ignora complètement. Moi, j’ai passé mon temps à le dévisager de la tête au pied. Veste grise, chemise blanche, ceinturon noir, chaussure noire, un parfum à l’odeur suave….Il est charmant et bien vêtu en plus. J’avais envie de briser la glace, de lui parler sans arrêt jusqu’à ce qu’on arrive à destination. J’avais envie de lui dire que ce sont les circonstances de la vie qui m’ont poussé à faire ce choix. Que j’avais une vie normale, une famille…Mais bon ! Vaut mieux garder le silence comme Monsieur. Début quarantaine pas plus, me disais-je au fond de moi quand il m’a réveillé de ma rêverie en arrêtant sa voiture brusquement en klaxonnant pour qu’on lui ouvre la barrière.

-Bonswa Msye David (Bonsoir Mr David)

-Bonswa Jean. Kote chyen yo ? (Bonsoir Jean. Oủ sont les chiens ?).

-M mare yo dèyè a depi 10 zè (Je les ai enchainé à l’arrière depuis 10 heures).

Waw ! Il a des moyens c’est pourquoi il est si arrogant. Une belle maison, des chiens et un gardien. Je me posais des tas de questions quand sa voix brusque me dit sèchement :

-Suivez-moi mademoiselle.

S’il m’a appelé mademoiselle, c’est qu’il me trouve jeune. C’était ma seule consolation jusqu’ici. Il m’a conduit directement dans sa chambre. Puisqu’il commençait à enlever sa veste et que je savais pourquoi j’étais-là, je lui ai demandé comme tous les autres clients avant lui :

-Plat simple ou plat complet ?

Il feignait de ne rien entendre et continuait à m’ignorer. Il est redescendu au rez-de-chaussée et est  revenu après un instant avec deux Prestiges (bière d’Haïti) et m’en a offert une. A peine avoir avalé deux gorgés de bière, il se mit à parler sans arrêt :

-C’est ici, sur ce lit, dans cette chambre qu’elle m’a trompé. Avec mon cousin en plus. Après 20 ans de mariage et deux enfants de 16 et 14 ans je n’étais pas sûr que ma femme, mon ex-femme dirais-je puisse être capable d’une telle bêtise. J’en avais marre des rumeurs, des amis qui me conseillaient de faire des tests d’ADN…Je me suis décidé l’été dernier à vérifier les faits. Je suis allé en vacances à Boston et je lui ai menti sur ma date de retour. Voilà je les ai trouvés dans notre chambre en plein ébats…Le lendemain, au retour de mon bureau, elle était partie avec les enfants et m’avait laissé cette phrase :

-So, sorry David, les enfants ne sont pas de toi…

Il a éclaté en sanglot le pauvre. Je me suis mise à le consoler et il a passé la nuit à descendre des prestiges une à une et me raconter l’histoire de sa rencontre avec sa femme jusqu’à cette pénible découverte. Pour la première fois depuis 4 ans, j’ai gagné 1500 gourdes une nuit pour avoir écouté un homme raconter sa déception de minuit à 6 heures du matin. Il m’a déposé non loin de la maison de ma sœur et m’a demandé de le rejoindre dans son appartement à 10 heures P.M. Je lui ai expliqué  que cela ne fonctionne pas ainsi. Il m’a rassuré qu’il aurait une conversation avec ma patronne. Effectivement, marraine m’a appelé au cours de la journée pour me demander de me rendre directement chez son client. « L’ouvrier travaille au goût du maître », dit-on. Je suis là pour exécuter les ordres. En plus, je me disais que cela me ferait grand plaisir de revoir ce côté humain (chez les hommes) encore une fois. Cette image que j’ai perdue depuis la mort d’Hénoch. Vous ne m’avez rien demandé, mais je vous jure que cette nuit-là j’ai pris bien soin de David. Je lui ai fait voir les sept couleurs de l’arc-en-ciel. A un moment donné, j’ai cru qu’il allait faire une crise cardiaque. Il a tellement raclé que j’ai dû ralentir le rythme. Il m’a supplié de ne pas m’arrêter. Alors j’ai accéléré à nouveau et je tournais comme un tourbillon. Même moi j’ai été surprise de ma performance. Monsieur a crié comme un bébé. Je craignais à un moment que son gardien Jean vienne vérifier si je n’étais pas en train de le torturer. Heureusement qu’il n’intervint pas, ou peut-être qu’il avait la suspicion que je faisais le plus grand bien à son patron. A ce soir me dit-il le lendemain matin après avoir augmenté mon pourboire de 500 gourdes. Incroyable ! Je n’avais jamais cru que mon métier était si rentable. Le soir suivant après mon service, il m’a demandé de rester dans la maison, chez lui…J’étais médusée. Franchement, je n’en croyais pas à mes oreilles. Je lui ai appris que j’ai un fils de 6 ans…

-Va chercher ton garçon, il y a assez de place pour vous deux.

-Vous êtes sérieux Mr David ?

-Appelle moi David Rita, on a dépassé le stade de Mr toi et moi… (Rire)

-Et pourquoi tu me proposes de venir vivre chez toi ?

-Tu sais Rita ! Je préfère avoir affaire avec toi qu’une pute voilée…

S’il pense qu’il m’a vexé en me traitant de façon ironique de pute, je le prends pour un compliment. Cela fait déjà un mois depuis que je suis installée dans sa maison. Je fais de mon mieux pour varier le menu, être créative…Bref ! Donner le meilleur de moi sur mon terrain de jeu. Va-t-il se lasser de moi un jour et me demander de partir comme je suis venue ?  En tout cas, ce n’est pas l’impression que j’ai. Henry a un nouveau papa et c’est un homme souriant et heureux que j’accueille à son retour du bureau. J’ai même droit à des petits cadeaux…

 

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